Pêche artisanale

Farine et huile de poisson en Afrique de l'Ouest : usines, sardinelles et sécurité alimentaire

Pêche artisanale · Publié le 2026-10-27

Photographie ancienne en noir et blanc d'une machine d'usine de farine de poisson remplissant directement des sacs
Usine de farine de poisson à procédé continu, photographie ancienne (Fish and Marine Image Bank, domaine public). Illustration du procédé, sans lien avec une usine d'Afrique de l'Ouest.

À Nouadhibou, à Joal ou à Gunjur, de grandes usines transforment chaque jour des tonnes de petits poissons en poudre brune et en huile. Destinées surtout à nourrir des poissons d'élevage et des animaux à l'autre bout du monde, ces productions sont devenues en quelques années l'un des sujets les plus sensibles de la pêche ouest-africaine. Voici ce que l'on sait, et ce que l'on ignore encore.

Comment on fabrique la farine de poisson

Le procédé industriel est ancien et relativement simple. Le poisson est cuit à la vapeur, puis pressé pour séparer une phase liquide, dont on extrait l'huile, et un « gâteau de presse » solide. Ce gâteau est séché, puis broyé en farine. Il faut plusieurs kilos de poisson frais pour produire un kilo de farine. La farine, riche en protéines, et l'huile, riche en oméga-3, sont surtout utilisées dans l'alimentation des poissons et crevettes d'élevage, ainsi que dans l'alimentation d'autres animaux et dans certains compléments alimentaires.

Ailleurs dans le monde, notamment au Pérou, la farine est produite à partir de stocks dédiés, comme l'anchois du Pacifique, et de plus en plus à partir des déchets de transformation. En Afrique de l'Ouest, la nouveauté des années 2010 a été l'installation rapide d'usines qui utilisent largement du poisson entier, y compris des poissons propres à la consommation humaine.

Une croissance rapide, des chiffres incomplets

Il n'existe pas de recensement officiel régional et à jour des usines. Les chiffres disponibles proviennent d'ONG, de journalistes et de chercheurs, et varient selon les années et les méthodes. La revue spécialisée Samudra, publiée par le Collectif international d'appui aux travailleurs de la pêche, faisait état de 29 usines en Mauritanie fin 2015. En 2019, le rapport de Greenpeace Afrique A waste of fish en comptait 50 pour les trois pays, dont au moins 40 actives au moment de l'enquête. Ces usines sont souvent détenues ou financées par des capitaux étrangers, et leur production est principalement exportée, vers l'Asie et l'Union européenne selon ce rapport.

Un constat fait consensus : la demande de ces usines porte sur les mêmes espèces que celles qui nourrissent la région, et elle s'ajoute aux prélèvements existants. En Mauritanie, les usines sont approvisionnées par des navires côtiers et par des pirogues. Au Sénégal et en Gambie, elles achètent une partie des débarquements artisanaux, en concurrence directe avec les mareyeurs et les transformatrices.

Pourquoi les pêcheurs et transformatrices s'inquiètent

La sécurité alimentaire. Les sardinelles et l'ethmalose sont des poissons bon marché, consommés frais, fumés ou séchés dans toute l'Afrique de l'Ouest, jusque dans les pays sans littoral. Le rapport de Greenpeace estimait que la croissance de l'industrie pouvait concerner jusqu'à 40 millions de consommateurs dans la région. Quand une usine peut payer un prix supérieur pour de grandes quantités, ce poisson échappe aux marchés locaux.

L'emploi des femmes. Les transformatrices, qui fument et sèchent ces poissons depuis des générations, voient leur matière première se raréfier ou renchérir. Leur situation est détaillée dans notre article sur les femmes et la transformation du poisson.

L'environnement local. Odeurs, rejets d'effluents en mer ou dans des lagunes, fumées : plusieurs usines ont fait l'objet de plaintes des riverains. À Gunjur, en Gambie, les rejets d'une usine dans une lagune côtière protégée ont été largement rapportés par la presse internationale à partir de 2017.

L'état des stocks. C'est l'argument le plus lourd. Les petits pélagiques d'Afrique du Nord-Ouest sont des stocks partagés, dont l'évaluation relève du groupe de travail de la FAO au sein du Comité des pêches pour l'Atlantique Centre-Est (COPACE). Ses rapports ont plusieurs fois jugé les sardinelles surexploitées et recommandé de réduire l'effort de pêche, recommandation difficile à appliquer quand chaque pays gère séparément la part qui passe dans ses eaux.

Le lien avec les accords de pêche européens

Dans le cadre de l'accord avec la Mauritanie, les chalutiers pélagiques européens congèlent leurs captures à bord, principalement pour la consommation humaine. Mais ils pêchent les mêmes stocks que ceux qui alimentent les usines, à hauteur de 225 000 tonnes de possibilités annuelles pour les chalutiers pélagiques congélateurs dans le protocole 2021-2026. Le débat sur la farine de poisson et celui sur les accords se rejoignent donc sur une question : combien de petits pélagiques peut-on prélever chaque année dans la région, toutes flottes confondues, sans compromettre les stocks et l'alimentation des populations ? Le protocole mauritanien prévoyait d'ailleurs, selon le Parlement européen, qu'une partie de la contribution de l'Union soit conditionnée à l'adoption d'un nouveau plan de gestion des petits pélagiques.

L'Union européenne est aussi concernée comme marché. Une partie de la farine et de l'huile produites en Afrique de l'Ouest est exportée vers l'Europe, où elle entre dans l'alimentation animale et aquacole. Plusieurs ONG demandent que les entreprises européennes vérifient l'origine de ces produits.

Les pistes discutées

Sources